Contre cette violence faite aux salariés !


Expression libre / vendredi, décembre 22nd, 2017

Une partie de la lutte sociale se joue dans l’appropriation des mots eux-mêmes. Il en va du mot « violence » comme du reste au moment où en ce 1er mai 2013 les salariés et leurs organisations syndicales subissent un reniement de plus d’un gouvernement qui exige des députés de sa majorité qu’ils rejettent la loi « d’amnistie sociale ». L’argument avancé c’est le refus de l’impunité de la violence…  A la violence, l’argument phare, de « bon sens »… la violence n’est pas acceptable. Mais de quoi parle-t-on ?

Que la droite et le patronat n’aient eu de cesse d’accuser cette loi d’être une incitation à la violence…Ils savent ce qu’ils veulent : faire passer les grévistes pour des vandales qui s’attaqueraient à l’outil de travail et intimider les salariés pour les dissuader de défendre leurs droits. Pour ce faire ils ont bénéficié des largesses du pouvoir Sarkozyste qui a par l’introduction de dispositions législatives renforcé l’arsenal visant à criminaliser l’action syndicale. A l’époque les solfériniens condamnaient la dangerosité de lois qui criminalisent les mobilisations sociales. Là encore le vocabulaire utilisé a de l’importance : occuper le bureau de la direction et vous vous retrouvez devant la justice pour « séquestration » ; apprendre en direct que l’usine va fermer et de rage balancer un ordinateur et vous aurez « vandalisé un local »… refuser les expérimentations en plein champs de cultures d’OGM parce que la pollinisation va remettre en question le travail de toute une vie comme agriculteur partisan de la biodiversité et vous serez un « terroriste » et stade suprême ne pas accepter le prélèvement ADN parce que c’est indigne de ficher les syndicalistes au pays des droits de l’homme et vous serez jeté en pâture comme un vulgaire « délinquant »…

Quelle meilleure façon de ne pas traiter des conditions de travail, de la souffrance au travail, de la répartition des richesses crées par les salariés au sein de l’entreprise que de porter plainte contre des salariés (surtout s’ils sont syndicalistes) pour des faits déformés ou délits imaginaires. Voilà l’enjeu. Et la loi d’amnistie est un outil (puisque Hollande aime les boites du même nom) qui rend leur dignité à des salariés qui luttent pour défendre l’emploi, leur usine et qui proposent comme les Fralib ou à PSA d’autres solutions que les fermetures de sites jugés par quelques dirigeants pas ou plus rentables, alors qu’ils se battent pour préserver les droits des salariés (retraites, salaires, protection sociale, service public…).  Et dans ce bras de fer où le Medef passe son temps à faire passer les syndicalistes pour des voyous, on ne s’attendait pas à ce que ce gouvernement se range aux pires arguments des adversaires de la démocratie sociale. Car il suffit de prendre quelques exemple pour se rappeler qui sont ces salariés condamnés à subir l’opprobre des bien-pensants….

Tout le monde se souvient du syndicaliste CGT Xavier Mathieu, l’ancien Conti, condamné pour avoir refusé un prélèvement ADN, condamnation devenue définitive après le rejet de son pourvoi en cassation. Il avait pourtant été relaxé en première instance par le tribunal correctionnel de Compiègne mais le parquet avait fait appel puisqu’il s’agit de réprimer durement la délinquance…

Mais tout le monde ne connait pas encore Sébastien Migliore, syndicaliste, élu PCF de la commune de Cendras dans le Gard. Il s’était retrouvé lui aussi devant un tribunal suite aux mobilisations de 2010 contre la contre-réforme des retraites.  Relaxé en première instance, le parquet avait là encore fait appel… car comment ne pas sanctionner quelqu’un soupçonné d’outrage aux forces de l’ordre. Le jugement est tombé il y a peu.  Il vient d’être condamné lourdement par les juges de la cour d’appel de Nîmes : 2 mois de prison avec sursis, 2 000 € d’amende, 100 € pour chacune des douze parties civiles (des policiers) et 5 ans d’inéligibilité… Quel est son crime ? Accusé d’avoir jeté un œuf sur les forces de l’ordre qui aurait blessé 12 policiers d’un coup… Derrière l’absurde, reste qu’on est en train de jouer avec la vie d’un homme à travers ce jugement qui, s’il devenait définitif, ferait jurisprudence.

De plus en plus de salariés sont poursuivis devant la justice comme de vulgaires délinquants. Tandis que leur vie personnelle et professionnelle est brisée, ils s’épuisent, eux et leurs soutiens, dans le labyrinthe judiciaire… le signal du gouvernement face à ces dénis de justice est consternant dans l’affrontement opposant le pot de fer contre le pot de terre, il a choisi son camp, il a choisi d’abandonner les ouvriers qui défendent leurs salaires et qui sont condamnés à la mort sociale ! De même, il s’est trouvé des élus du parti du Président pour déclarer, à propos de l’intervention, au dernier conseil national du PS, de salariés de PSA : «Nous avons été choqués par l’intervention musclée de militants d’extrême gauche qui n’ont cessé de refuser tout compromis et tout dialogue social dans leur entreprise. Et nous avons été stupéfaits de voir leurs propos véhéments, déraisonnables et de mauvaise foi. » Ces mots auraient pu être prononcés par la droite ou le Medef, mais non ils sont tirés d’une déclaration de responsables du PS qui parlent ainsi lorsqu’ils s’adressent à des salariés en lutte. Pour eux la violence patronale qui supprime une production juste pour augmenter les dividendes des actionnaires n’existe pas puisqu’elle s’organise comme le disait Jaurès en réponse à Clemenceau en silence…. Voilà ce qu’il disait à propos de la violence condamnée par le ministre de l’époque (nous sommes en 1906) :

Jaurès. Oui, monsieur le ministre ; la violence, c’est chose grossière…

Clemenceau. Cependant elle ne vous frappe pas !

Jaurès. …palpable, saisissable chez les ouvriers : un geste  de menace, il est vu, il est noté. Un acte de brutalité, il  est vu, il est retenu. Une démarche d’intimidation est saisie, constatée, traînée devant les juges. Le propre de l’action ouvrière dans ce conflit, lorsqu’elle s’exagère, lorsqu’elle s’exaspère, c’est de procéder, en effet, par la brutalité visible et saisissable des actes. Ah ! Le patronat n’a pas besoin, lui, pour exercer une action violente, de gestes désordonnés et de paroles tumultueuses ! Quelques hommes se rassemblent, à huis clos, dans la sécurité, dans l’intimité d’un conseil d’administration, et à quelques-uns, sans violence, sans gestes désordonnés, sans éclat de voix, comme des diplomates causant autour du tapis vert, ils décident que le salaire raisonnable sera refusé aux ouvriers ; ils décident que les ouvriers qui continueront la lutte seront exclus, seront chassés, seront désignés par des marques imperceptibles, mais connue des autres patrons, à l’universelle vindicte patronale. (…)

Alors oui, comme l’a rappelé Jean-Luc Mélenchon sur le plateau de France 2 : « la violence au travail ce n’est pas celle-ci, c’est 564 personnes par an qui perdent la vie au travail, 100 000 personnes qui arrivent chaque mois en fin de droit, c’est 300 000 personnes sans toit, c’est 1,2 million travailleurs pauvres… »

Et puis il y a celles et ceux qui face à cette violence vont jusqu’à se suicider, mais là pas question de critiquer le système puisque comme disait quelqu’un « Ce n’est pas l’entreprise qui pousse au suicide ce sont les conditions de travail »… Ces dernières semaines pourtant c’est bien la pression, le chantage contre le droit de se défendre, contre le droit de grève qui est au centre de drames humains… dont celui de cet ouvrier de chez Renault. Il s’est suicidé sur son lieu de travail en laissant deux lettres dans lesquelles il dénonce cette violence quotidienne qui ne dit pas son nom : «Merci Renault. Merci pour ces années de pression, chantage (au service de) nuit. Où le droit de grève n’existe pas. Ne pas protester sinon gare. La peur, l’incertitude de l’avenir sont de bonne guerre, paraît-il ? Tu expliqueras ça à mes filles, Carlos», ces mots visent directement Carlos Ghosn, le PDG qui sait à quoi servent ces pressions, lui qui s’est accordé une « petite » augmentation de salaire (de 8 à 11 millions d’€ comme s’il avait besoin d’encore plus, de toujours plus) pendant qu’ils exigent des ouvriers que leurs salaires soient gelés, qu’ils renoncent à leur RTT pour « sauver l’emploi ». Ce salarié, présenté comme un «excellent ouvrier», «non syndiqué», «faisait l’objet de pressions de la direction depuis qu’il avait pris activement part aux grèves contre le projet d’accord compétitivité/emploi cet hiver», selon le responsable syndical de la CGT… La direction l’avait notamment menacé de le faire redescendre en équipe (de jour), avec une perte financière de l’ordre de 700 € de moins par mois…

Début mars c’était un salarié de la Poste, d’une quarantaine d’années, qui a tenté de se suicider, en laissant une lettre, intitulée « La Poste m’a tué », où il expliquait : « Mon geste n’est dû qu’à ma situation professionnelle » (…) et de dénoncer « c’est la seule réponse qui me reste à l’absence de dialogue que je subis depuis si longtemps ». Quand il n’y a pas de lettre, tout geste désespéré est renvoyé à la sphère privée. Cela évite de remettre en cause l’environnement professionnel, la peur du déclassement, la peur comme moteur de la productivité où la flexibilité devient la norme, où l’insécurité va de pair avec la précarité dans le secteur privé comme dans le public. Bref en pointant la « violence » de certains -enfin toujours les mêmes-, en l’exagérant pour mieux la dénoncer, tout est fait pour donner à voir que la lutte est dangereuse, que les salarié-e-s doivent se soumettre !

Alors oui aujourd’hui en participant à la manifestation à l’appel de la CGT, de Solidaires et de la FSU… je soutiens le syndicalisme de lutte, celui qui n’accepte pas l’accueil fait aux salariés d’Arcelor-Mittal à Strabourg qui à peine sortis des cars étaient fouillés, molestés, celui qui refuse de faire passer la « classe laborieuse pour une classe dangereuse » ; qui refuse le mise en concurrence des salariés entre eux, ici accusés d’être trop payés et protégés quand au Bangladesh, l’effondrement d’un immeuble abritant des ateliers de confection de marques européennes a fait plus de 400 morts ! Accident le plus meurtrier dans l’histoire industrielle du pays… Victimes de répression syndicale et victimes de l’absence de droit du travail, ensemble contre la cupidité de ces patrons d’industrie qui ont fait « pleurer dans les chaumières » quand ils se sont fait passer pour des pigeons… qu’on en oublie cette violence aveugle imposée. Car comme le disait Jaurès toujours en 1906, au cours ce même débat à la chambre qui l’opposait à Clemenceau : « Ainsi, tandis que l’acte de violence de l’ouvrier apparaît toujours, est toujours défini, toujours aisément frappé, la responsabilité profonde et meurtrière des grands patrons, des grands capitalistes, elle se dérobe, elle s’évanouit dans une sorte d’obscurité. (…) » Ce jour mais aussi dimanche 5 mai j’irai dans la rue rappeler aux parlementaires qu’ils ont un devoir de désobéissance.. Qu’ils doivent voter cette loi d’amnistie… qu’il est temps de cesser de céder aux caprices d’un président.. Ce serait un premier pas pour faire céder le verrou institutionnel d’une République à bout de souffle !

Car il est temps d’en finir avec cette 5e République et les relations douteuses qu’elle entretient entre la politique et le monde de l’argent… en finir avec une politique qui impose l’austérité comme seul horizon possible et où un monarque peut mépriser la gauche et les droits du parlement dans la pire tradition des pratiques autoritaires en exigeant de son propre gouvernement qu’il se déjuge après avoir au Sénat donné son accord pour l’adoption de la proposition de loi des sénateurs du Front de Gauche. Dimanche 5 mai, place de la Bastille, soyons nombreux pour que vive la 6e République…

Vivement dimanche !

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